Présentation

Dimanche 29 Janvier 2006

                                               
                                           
Une singulière histoire d´amour
La géographie du danger, le dernier roman de Hamid Skif, vient de paraître aux éditions Naïve à Paris. C´est un livre qui brûle les doigts. Le titre et la couverture annoncent, du reste, la couleur. Comme a son habitude, l´écrivain s´évade des sentiers battus et livre un roman poignant, irrigué par la sève d´une écriture à la fois simple mais pleine d´entrelacs dont le lecteur n´émerge pas indemne.
Reprenant un thème de plus en plus évoqué par la littérature, Hamid Skif s´enferme en un tête à tête terrifiant avec un sans papier et le fait parler. On pourrait presque penser à l´interview de l´homme sans identité, reclus dans un réduit, une mansarde, dont il sort parfois la nuit pour faire les poubelles. Ce serait cependant réduire ce livre s´il ne s´agissait que de cela. Avec cette façon qu´il a de décrire les petites choses et les sentiments, traités ici par un dévoilement continu qui va jusqu´à choquer --voir ce rapport volontiers ambigu à la sexualité-- Hamid Skif amène son lecteur à vivre le drame d´un homme condamné pour avoir cherché à transformer la réalité dans son pays puis pour l´avoir fui.

 

On a beau fouiner, à la recherche d´éléments pouvant confirmer l´obsession des romanciers maghrébins pour l´autobiographie romancée, rien n´y fait. Nous sommes devant un cas de légitime défense. L´auteur nous assène une leçon d´humanité à travers un personnage dont on ignore jusqu´au nom mais dont la présence emplit tout le livre. Ce roman au souffle haletant, irrigué par l´angoisse et parfois l´humour, teintés de nostalgie et de dérision, est aussi une singulière histoire d´amour. Elle nous plonge dans le désarroi autant qu´elle amène ses protagonistes à vivre une séparation inattendue mais non improbable. On comprends pourquoi le célèbre hebdomadaire allemand Der Spiegel écrivait l´an dernier que  «la voix de Hamid Skif est de celles que l´on n´aime pas entendre car elles trop proches et trop émouvantes.»

 

Cette œuvre confirme le talent d´un auteur reconnu comme un des maîtres de la littérature maghrébine. Il prend ses distances avec une certaine légèreté et les jeux puérils d´une prose de consommation et on entend rarement sa voix. La maison d´édition algérienne APIC publiera prochainement Les exilés du matin suivi des Lettres d´absence, son dernier recueil de poèmes, dont la traduction allemande a paru l´automne dernier à Heidelberg.

 

Siegfried Storz

 

 

 

L´interview de Hamid Skif 

 

 

UNE PERMANENTE PROVOCATION

 

 

 

Question : Qu´est ce qui t´a poussé à écrire ce roman ?

 

Hamid Skif: Je le portais depuis longtemps en moi. En fait, l´idée d´écrire le livre de cette manière remonte à la relecture du Journal de Anne Frank. Adolescent, le Journal m´avait fortement impressionné mais les situations sont totalement différentes et je ne veux pas faire de parallèle. Je ne sais ce qui pousse un écrivain à écrire tel livre et pas tel autre. Je suppose que c´est le fait d´être interpellé, d´avoir été troublé par tel ou tel aspect de la vie. Le désir de parler de ces hommes et de ces femmes—elles sont de plus en plus nombreuses à le faire---qui cherchent à quitter la misère dans laquelle on les enferme, c´est ça la motivation. Elle s´est télescopée avec une réalité à la limite du supportable pour peu que l´on ouvre les yeux sur ces milliers de gens, parfois des enfants, qui risquent leur vie pour rejoindre l´Europe, un paradis rêvé, fantasmé, à quelques encablures de cette Afrique appauvrie, transformée en prison par des régimes dictatoriaux ou tout simplement incompétents. Si le protagoniste est africain, il pourrait tout aussi bien être latino ou asiatique. L´origine importe peu. Le fait est qu´il s´agit d´un être humain qui lutte pour sa survie.

 

Question : C´est un livre d´une grande violence mais d´une violence maîtrisée. Il est plein de hargne, de vindicte rentrée, mais en même temps, on vit la peur du personnage, son humiliation. C´est terrible.

 

Hamid Skif : Je réfute l´argument globalement et dans le détail. Ce n´est pas un livre violent. Il traduit la violence faite aux humains dans un contexte particulier. Pacifiste, je conteste non pas le droit à la violence –il y a des situations ou elle se justifie- mais l´injustice qui est faite aux hommes quelque soit la latitude à laquelle ils appartiennent. Crever de faim est en soi une violence. Comment décrire ces situations extrêmes de dénuement, cette permanence du désespoir ? C´est la question que l´on peut se poser mais ce roman n´est pas là pour y répondre. Je reviens à la question de la violence par ce qu´elle me trouble. On dit souvent que j´ai une manière particulière, disons très forte, de peindre les situations. C´est vrai. Même à travers la poésie, je cherche à provoquer, à détruire des mythes, à remettre en cause des vérités acceptées et établies. Je suis moi-même une permanente provocation. Celle-ci serait inutile et sans objet si elle se suffisait à elle-même, si elle ne cherchait à déranger, à questionner. Je fais mienne cette affirmation de René Char qui disait : «Celui qui est venu au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni respect.» A quoi donc servirait la littérature si elle n´était que le prétentieux ronronnement de notaires de l´écriture ?

 

Question : Ton personnage, s´il a une identité, n´a pourtant pas de nom.

 

Hamid Skif : Cela a été voulu pour mettre en lumière la différence entre Michel Delbin, l´étudiant qui le cache et le transfuge enfermé dans une chambre de bonne. Il n´a effectivement pas de nom même s´il révèle, au fil du récit, ses racines, son histoire, celle de sa famille, ses territoires d´origine. Il appartient au monde des clandestins rattrapés par le malheur que montrent les journaux télévisés.

 

Question : Ne pense-tu pas que le fait que tu vive en Europe ai joué un rôle dans ta perception des choses ?

 

Hamid Skif : Peut-être mais pas un rôle si important. Il ne faut pas forcément vivre dans un espace pour le décrire sinon que deviendrait l´imagination ? Cela aide forcement de sentir l´ambiance mais aujourd´hui, avec les moyens modernes de transmission de l´information, tout devient plus facile.

 

Question : Je précise ma question : es-tu en contact avec des clandestins, as-tu connu des clandestins pour les besoins du livre ?

 

Hamid Skif : Forcement, on en côtoie tous les jours sans même parfois le savoir. Et j´ai du respect pour des gens qui, pour gagner un bout de pain, font preuve d´une audace et d´une intelligence peu communes. Imagine le tonus qu´il faut avoir pour vivre pendant des années avec des faux papiers ou pas de papiers du tout dans une société où il faut, à chaque pas, montrer patte blanche. Je connais peu de gens qui seraient capables de vivre ainsi dans la peur, et en même temps, avec une telle assurance parce qu´ils n´ont plus rien à perdre. Comme disent les jeunes chez nous, vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts. C´est terrible mais en même temps, quelle leçon de vie !

 

Question : La géographie du danger marque une rupture avec tes autres romans. Est-ce le sujet qui a imposé la forme ?

 

Hamid Skif : Les deux raisons ont façonné le livre. La fantaisie qui irrigue La Princesse et le clown et le côté kafkaesque de Monsieur le Président sont présents à un degré moindre, car le traitement et le sujet sont totalement différents. Disons, pour simplifier, que le thème a imposé la forme et que nous sommes loin du réalisme magique. Nous sommes dans la réalité tout court.

 

Question : On pouvait cependant supposer que cela ne romprait pas si brutalement avec le côté maghrébin, méditerranéen, de ton écriture.

 

Hamid Skif : Je ne sais ce qui donne cette impression. C´est un livre écrit à la première personne, un peu noir, avec des échappées lyriques mais tellement ancré dans la réalité. C´est ce qui engendre la distinction.

 

Question : La fin du livre met en face le lecteur face à un choix. Ce sera à lui de savoir comment s´achèvera l´histoire. Cette fin ouverte a été voulue ?

 

Hamid Skif : Ce n´est pas une fin totalement ouverte. Elle est balisée par le narrateur qui indique au à quelles questions devra répondre le lecteur. Elle a constitué, pour moi, un vrai dilemme. Quel sort pouvait être celui de ce jeune homme caché pendant des mois dans une mansarde et qui, en plus, rencontre l´amour ? J´ai fini par lui offrir la chance de survivre à l´histoire mais en même d´ouvrir la porte pour que le lecteur imagine le dénouement qu´il souhaite donner à cette terrible aventure.

 

Question : La révolte des banlieues françaises est présente en filigrane dans le livre. On s´étonne à le lire de voir comment tu as traité le sujet avec une telle rapidité.

 

Hamid Skif : Il y a méprise. Pourquoi les lecteurs associent-ils le roman à la révolte des banlieues de l´hexagone ? A aucun moment cela ne m´est venu à l´esprit. Est-ce le fait que j´ai repris l´horrible _expression «nettoyer au Karcher» qui a fait tilt ?  À l´origine, j´avais pensé situer l´action en Suisse. Donc on ne sait pas où, le pays n´est pas cité, ni la ville, et pourtant beaucoup de lecteurs sont convaincus qu´on parle des banlieues françaises. J´ai une petite explication et elle a de quoi étonner. Cela viendrait-il du fait que l´on associe banlieues et clandestins ? Pense-t-on que ces jeunes français qui se révoltent contre la malvie dans ces cités bâties sur les modèles coloniaux définis par Paul Delouvrier (*) ont partie liée avec ces foules de sans papiers qui troublent le sommeil des gouvernants ? Il serait trop long d´épiloguer là-dessus, mais c´est intéressant à noter. Le 25 septembre dernier, lorsque j´ai achevé le livre, j´étais loin de me douter que dès octobre, des centaines de clandestins africains allaient se lancer à l´assaut des murs de barbelés qui encerclent les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc. C´est à ça que renvoie le dernier chapitre. Etait-ce de la prescience ? Je n´en sais fichtrement rien.

 

Question : Quelles seraient, selon toi, les solutions ?

 

Hamid Skif : J´aurais beau jeu de dire «y´a qu´a» mais je ne suis ni tenancier ni client du café du commerce. Je n´écrit pas de la littérature pour administrer des recettes. Cela ne veut pas dire que je refuse de réfléchir aux solutions. En l´état actuel du monde, sur une planète pouvant nourrir le double de sa population mais où chaque année meurent de faim des millions de gens, il y a non seulement de la place pour tous mais surtout urgence à mettre fin aux criantes inégalités entre un Sud de plus en plus pauvre et un Nord plus riche et arrogant. Dans les sociétés occidentales aussi le fossé entre les nantis et ceux qui travaillent ou ceux de plus en plus nombreux à ne pas trouver de travail, à qui on offre des petits boulots, se creuse. Le capital qui cherche la globalisation à tout prix, qui se déplace d´un bout de la planète à l´autre sans frontières refuse pourtant que les humains en fassent de même ou plutôt n´accepte le mouvement que dans un seul sens. Celui qui se fait à son profit. C´est avec cette situation qu´il faut en finir.

 

 

Propos recueillis à Hambourg par Siegfried Storz

 

 

(*) Paul Delouvrier a été gouverneur en Algérie avant que De Gaulle ne lui confie la réalisation des grands ensembles destinés à résorber l´habitat précaire dans la France du boom économique.

 

 

 

 

publié par Hamid Skif dans: hamidskif
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